Les crimes prémédités

"PASSE SANS VISAGE"
Nouvelle collective de
Karin THUR - Florian COLOMA - Jean-François CORDIER

- Non, ce n'est pas ce que je vous demande. Je vous rappelle que je suis conservateur de musée. J'ai effectivement besoin de travail, mais je ne peux pas me contenter des offres que vous me faites. Merci Madame, au revoir !
Elle sortit du bureau de l'ANPE, déçue, sans espoir de pouvoir s'épanouir de ce qu'elle avait appris à l'université durant des années.
- Un café, s'il vous plaît.
Elle était assise, là, à la terrasse de ce bar miteux. Un rayon de soleil perçait les nuages, le ciel était gris aujourd'hui encore. La rue puait d'une odeur quotidienne. Elle eut un haut le cœur. Elle tira une cigarette de sa poche, pensant que ça l'aiderait à vomir ce quotidien fade, triste et sans surprise.
Son regard fut attiré par un vieux journal laissé sur la table voisine. Machinalement elle commença à le feuilleter et se rendit sans trop y croire à la rubrique des offres d'emploi. Elle se perdait dans les colonnes, les caractères s'entrechoquaient sans suite et sans réelle signification… "PUTAIN DE MERDE !!!". Elle fut surprise par ce qu'elle venait de dire. Ne sachant si elle l'avait chuchoté ou hurlé, elle jeta un bref coup d'œil pour s'assurer que personne ne l'avait entendue. Dans un vertige, elle hésita à se replonger dans ce qu'elle venait de lire. Avec appréhension, elle s'attacha à relire l'article qui venait de réveiller les sombres évènements dont elle fut témoin jadis.
- Jennyfer, pour la dernière fois…A TABLE ! …
Comme d'habitude, la gamine que j'étais alors refusait obstinément de lâcher son bouquin. Les relents de fritures infiltraient mes narines et se faisaient pourtant de plus en plus précis…ainsi que la menace contenue dans les appels venant du fond du couloir. Soupir…J'abandonnais à regrets les héros d'une histoire que je ne vivrais jamais, et me dirigeait en traînant les pieds vers la table familiale.

Cela faisait maintenant dix ans que mes parents étaient gardiens de la cité des lilas. Du plus loin que je me souvienne, le papier peint de la cuisine, orange et marron, parsemé de tâches de graisses, jaunissait et transpirait avec les années sans que mes parents en soient incommodés. Cette pièce où l'on partageait le quotidien donnait sur un salon terne et dépareillé. Au fond de la pièce trônait une horloge comtoise et au-dessus de la télévision, tirée d'un magazine, la photographie d'un chien qui ressemblait à notre "Poupette", percutée deux ans plus tôt par un camion de livraison de matériel agricole.

Dehors, mon environnement avait pour seul décor de hautes dunes de béton et un terrain vague en guise de plage. Le phare de ce lieu désert était une caravane où vivait Zoldan. Je crois bien qu'il était espagnol, et que ses parents avaient fuient leur pays, mais jamais personne n'avait su pourquoi. Dans la cité, on l'appelait le gitan. Il était le plus souvent vêtu d'une chemise noire sur un jean sali de poussière et de cambouis. Son chapeau laissait apparaître quelques mèches sombres abritant un regard obscur, pour ce que j'en avais aperçu …
On savait qu'il passait ses nuits à boire dans les bars de quartier en grattant sa guitare, histoire de gagner la pièce.
Le pourtour de sa roulotte était jonché de bouteilles vides, tandis qu'au petit matin des myriades de notes s'élevaient encore de chez lui et s'évanouissaient dans le creux de l'aurore.
J'y allais quand je voulais voir Antoine car je savais qu'il y passait tout son temps, envoûté par les accords mélodieux des six cordes de Zoldan, et charmé par sa façon de siffler qui lui rappelait les oiseaux des montagnes dans lesquelles il passait les vacances chez son grand-père.
Antoine était mon voisin du dessus. Il vivait depuis trois ou quatre ans ici, avec son père dont il connaissait à peine le visage tellement celui-ci passait ses journées entre son boulot et le bar. Zoldan aussi buvait beaucoup, mais ce qu'Antoine aimait par-dessus tout, c'est qu'il voyait à travers lui quelqu'un à admirer. Antoine aimait à rester près de Zoldan. Il lui apprenait des tas de choses et lui faisait des tours de magie avec des œufs. Il lui racontait des bribes de sa vie de nomade et Antoine restait là, bouche bée, à boire les paroles du gitan comme un nectar sacré. J'en étais même presque devenue jalouse, mais je n'avais pas le droit de lui enlever cela. Antoine était mon jardin secret et il était loin de le soupçonner.
- Je peux vous emprunter le journal, s'il vous plaît ?
- Oui, oui…bien sûr.
Jennyfer était là, assise à la terrasse du café dans lequel elle venait de se perdre dans les méandres de son passé. Elle se remémorait encore aujourd'hui avec une certaine douleur, le drame de l'année 1970 à la cité "Les Lilas".

Une sombre histoire de meurtre qui avait mis en scène de curieux personnages, qui ébranla le quartier et fit régner un climat de suspicion vite devenu insoutenable.

 

suite de la nouvelle ...