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(suite ...)
Rapport de police n°70/535
du 20 avril 1970 - Inspecteur Laroca.
La découverte du vélo
de Mickaël Calis contre le container à carton de la
cité les Lilas pousse à porter les investigations
dans cette zone. Le fait qu'il n'y ait pas de vol associé
à la disparition porte à croire à des motifs
plus complexes qu'une simple histoire de racket ou de fugue.
Après enquête auprès
des habitants des HLM sans résultat significatif, une fouille
minutieuse des sous-sols, parking et caves des locataires a été
entreprise. Le corps du jeune Mikaël a été
découvert à 14h00 par l'agent Portier, caché
dans les décombres d'une cave fermée à clef.
Aucune effraction n'a été constatée, aussi,
la locataire de la cave, Mme veuve Scarron, résidante de
l'appartement 195 du bâtiment H de la cité "Les Lilas"
à Melun a été conduite au commissariat pour
interrogatoire.
On la disait folle.
Ce dernier mot pouvait être prononcé
avec amusement, mépris…voir une certaine inquiétude
tant il est vrai que la folie, dans toute son étrangeté,
apparaît terrifiante à ceux qui ne la côtoie
pas.
Ses seuls contacts avec le voisinage se
limitaient à la recherche quotidienne d'un félin
mité et dédaigneux. Le rituel s'inscrivait, immuable,
à la tombée de la nuit. La porte à peine
entrebaîllée laissait surgir une tête. Et telle
une murène jaillie de son trou, elle fixait la personne
présente sans aménité. Sa voix chuintait,
râpeuse et monocorde, en lançant :
- Z' avez pas vu mon chat ?
Si l'interpellé répondait
de manière négative, elle murmurait alors : " C'est
ennuyeux, c'est l'heure d'ouvrir mes chacras…"
Puis la porte se refermait abruptement,
en laissant l'interlocuteur sur le pallier, un tantinet déconcerté.
Croiser ce regard fixe, sans lumière ni vie, provoquait
chez certains un moment de vide et comme transis de froid, ils
se hâtaient de rentrer dans leurs appartements.
Ce simulacre de dialogue avait donné
lieu à la reprise d'une comptine célèbre,
par les gamins du quartier. Les plus courageux attendaient que
Mme Scarron descende ses poubelles, pour s'écrier d'un
air égrillard :
- C'est la mère Chacras qui à
perdu son chat, qui crie par la fenêtre à qui le
lui rendra…
La vieille femme resserrait les pans de
son peignoir vert pisseux, puis dans une odeur d'encens, remontait
dignement l'escalier B.
Cette histoire de "chacras" du reste, sentait
suffisamment le maléfice pour que les habitants de l'immeuble
qui ne la tenait pas pour folle, évoquent entre deux portes
le retour de la sorcellerie. Loin de ces commérages, la
veuve Scarron se retranchait derrière ses longs cheveux,
poissés d'une texture grasse, en ne laissant voir de son
intérieur que la lumière vacillante des bougies,
filtrée à travers des rideaux lacérés
et noirs.
Dans la loge familiale, j'entendis
mon père hurler :
- Lucette, Lucette !!! Viens voir ! Laisse
tes carreaux et descend ! Viens vite !!!
- Qu' est c' qu'arrive ? Pourquoi qu' tu
me presses ?
- Lucette, regarde ! Y z' ont retrouvé
le p' tiot Mikaël …
- … Quoi… Là, sous cette bâche
? !
Quelle bâche? Qu'est ce qui ce passe,
papa ?
- Vas tu r' monter d' là ?!!! File,
s' passe rien, s' passe rien…T' occupes pas. ALLEZ, REMONTE !!!
Devant la colère subite
mêlée d'inquiétude de mon père, je
regagnai ma chambre. Je comprends aujourd'hui qu'ils aient voulu
me protéger, mais à l'époque, j'étais
trop vexée pour m'en apercevoir. J'avais entendu mon père
crier "Mikaël". La police le recherchait dans toute la citée
depuis quatre jours…Je compris en voyant le visage de mes parents,
qu'il était sans doute mort.
Je me laissais tomber sur le lit. Je n'aurais
su dire si j'étais abasourdie, choquée, ou si je
ne réalisais pas, tout simplement. Une pensée ironique
me traversa l'esprit : la richesse ne protège pas de tout…
Mikaël était né ici.
Il avait été pauvre ici. Mais pas longtemps. Sa
mère s'était remariée avec un directeur d'agence.
Et en même temps qu'un Père, notre copain avait trouvé
un niveau de vie que nous n'aurions jamais.
"Mike", comme on l'appelait, ne nous avait
pas lâchés en passant du coté des "bourges".
Même si dans ma jalousie, je le soupçonnais des fois
de faire briller ici son étalage de luxe, je dois admettre
qu'il s'était toujours montré réglo avec
nous. Son vélo, on l'avait tous essayé, dans la
cité. Et si ses fringues étaient
de marque, cela ne l'empêchait pas de courir avec nous faire
tourner quelques habitants en bourrique…Dont la mère "Chacras"
justement.
***
L'œuf réapparu au creux de
la main du gitan, qui dans un sourire carnassier le tendit à
Antoine.
- Zoldan, Zoldan, joue moi encore "les yeux
noirs" !
La mélodie s'échappa de la
rosace de la Yasmine au fur et à mesure que les ongles
crasseux venaient caresser les cordes.
Sur un dernier accord, l'homme reposa la
guitare, fit comprendre dans un geste de la main qu'il était
temps pour Antoine de partir, puis s'allongea.
Le garçon resta quelque temps devant
la caravane, déposa des bouteilles dans un seau et dans
un frisson de l'air, partit en direction des HLM.
- Tonio ! Tu viens jouer ?
- Plus tard… Je vais voir Jenny.
La sonnette émit un
son rauque et nasillard.
- Bonjour Mme Tortoza. Est-ce que Jennyfer
est là, s'il vous plait ?
- Ouais, elle est dans sa chambre. Entre.
Elle, elle sortira pas. Surtout avec ce qui s'est passé…
- Qu'est ce qui s'est passé ?
Lucette Tortoza ne répondit pas et
en haussant les épaules, regagna sa cuisine.
- Toc-Toc ! Salut Jenny. T'es pas venue
à la caravane ce soir…
- Non. T'as entendu ma mère, elle
parle assez fort pour ça…J'ai plus le droit de sortir.
C'est rapport à Mikaël…Il est mort. Les flics l'ont
retrouvé salement massacré. Le corps était
planqué dans une des caves d'à coté.
- Merde, alors !!! …Faut être taré
pour faire ça …C'est quelle cave ?
- Celle de la veuve Scarron, si j'en
crois ce que disent mes parents.
- La mère Chacras… Ca t' étonne
?
- J'en sais rien. Mais ça n'étonnera
personne, de toute façon.
Un rai de lumière vint balayer ma
chambre. Je pouvais voir les drôles de petites poussières
qui s'agitaient dans l'air. C'était bizarre d'imaginer
qu'on les respirait sans le savoir. Je les voyais aussi tomber
doucement sur les cheveux d'Antoine…Avec le soleil, l'ombre de
ses cils se dessinait sur sa joue, comme au pinceau. Je sentit
mon cœur se serrer sur une inspiration, presque à m'en
faire mal.
En descendant les poubelles, j'ai croisé
Antoine, Karim et Dialo.
- Salut Jenny, ça va ?
- Ouais ! et vous ?
- Cool… Tu viens avec nous ?
- Vous allez où ?
- On va voir la cave où on a retrouvé
Mike, tu viens ?
- Heu !…pfff…
- Allez, viens quoi, ça craint rien!
- Ben… c'est qu'il faut que je rentre, mes
parents ne veulent pas…
- C'est bon, y' en a pour cinq minutes
Antoine me prit par la main et tous, nous descendîmes
au sous-sol.
Devant le couloir des caves, les flics avaient
placardé des bandes jaunes un peu partout. Comme dans les
films : "ENQUETE EN COURS. ZONE INTERDITE".
- Zone interdite, mon cul, ouais! C'est
du plastique leur truc, on va pas se dégonfler
- Ouais, il a raison, ma cave c' est la
67, c'est chez moi quand même!
- Moi, j'y vais mais si vous avez la trouille,
je le dirais pas aux autres.
Les minutes qui suivirent furent mêlées
de silences, de rires moqueurs et malicieux qui avaient pour effet
de rassembler et galvaniser la petite troupe prête à
vivre l'émotion collective du courage et de la peur.
- Mais tiens la lampe, je vais me casser
la gueule.
- Attendez-moi les mecs j'ai pommé
ma casquette.
- Hé, les mecs ! Y'a du Babybel et de la
ficelle sur la porte… Elle est frappée la mère Chacras.
- Allez, ouvre.
Cela faisait déjà quelques
minutes qu'Antoine travaillait la serrure à l'aide d'un
tournevis, mais la porte ne voulait rien savoir. L'expédition
menaçait de tourner court et un sentiment de déception
planait au-dessus de nos têtes.
- Bougez pas, restez planqués, je
reviens dans cinq minutes.
Antoine se précipita dans le couloir
et monta les marches de l'escalier quatre à quatre.
***
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